Hydrogène solide : l'Europe saura-t-elle ne pas se laisser distancer par la Chine ?

Hydrogène solide : l'Europe saura-t-elle ne pas se laisser distancer par la Chine ?
Pionnière dans le domaine de l’hydrogène solide, la startup française Mincatec Energy tente de structurer une filière européenne avec un réservoir certifié pour le marché européen. Son PDG, Yann Genninasca, décrypte une solution prometteuse mais encore balbutiante sur le marché européen.

Comprendre l’hydrogène solide : un jeu de chimie, pas d’état physique

Le stockage solide de l’hydrogène ne repose pas sur un état physique, mais sur une réaction chimique. « Ce n'est pas un état solide de l'hydrogène. C'est que l'hydrogène va venir réagir avec une poudre constituée de différents métaux pour former des hydrures métalliques », résume Yann Genninasca, Président de Mincatec Energy. « C'est un peu comme une éponge qui absorbe l'eau », illustre-t-il.

Par rapport à l’hydrogène gazeux, la solution offre de nombreux avantages. D’abord en matière de sécurité : « L'hydrogène est emprisonné, il ne peut pas être libéré instantanément et donc ne peut pas provoquer d’explosion ». Ensuite en matière opérationnelle avec une faible pression résiduelle de stockage (10 bars) qui abaisse les coûts de ravitaillement et les besoins en maintenance. « Le fait de ne pas comprimer rend l’avitaillement beaucoup plus sûr, moins coûteux et plus simple » pointe le CEO de Mincatec Energy. Les fuites sont par ailleurs négligeables, permettant d’avoir un stockage ne définissant pas de zone ATEX (Atmosphère Explosive) facilitant grandement l’intégration du stockage dans les systèmes hydrogène.

Quid des inconvénients ? « Il faut effectivement davantage de matière pour stocker l’hydrogène sous forme solide, ce qui se traduit par une masse plus élevée que les solutions gazeuses ou cryogéniques », reconnaît notre interlocuteur, pour qui cette caractéristique est toutefois loin d’être rédhibitoire. « Dans de nombreuses applications, le poids n’est pas un facteur limitant et peut même devenir un atout en termes de stabilité, de robustesse et de sécurité. Ce sont précisément ces marchés que nous adressons en priorité », justifie t-il.

Yann Genninasca, Président de Mincatec Energy, lors de la World Hydrogen Expo, organisée en décembre 2025 à Séoul, en Corée du Sud

Des matériaux choisis pour leurs caractéristiques opérationnelles

Toutes les poudres de stockage d’hydrogène n’offrent pas les mêmes performances. « Le magnésium est très performant en capacité, mais il nécessite d’être chauffé à près de 300 °C. D’un point de vue industriel, ce n’est pas réaliste », explique Yann Genninasca.

Il existe d’autres familles de matériaux, comme les alliages AB5 à base de terres rares - que Mincatec Energy a fait le choix d’écarter - ou les alliages AB2, privilégiés par l’entreprise, notamment pour leur fonctionnement à température ambiante et leur bonne capacité d’absorption. « On n’a pas besoin de dépenser d’énergie ou très peu pour stocker l’hydrogène ».


Le pilotage thermique, clé de voûte de la performance du système

Au-delà du matériau de stockage, la technologie développée par Mincatec Energy repose sur la maîtrise des équilibres thermodynamiques entre l’hydrogène solide et l’hydrogène gazeux. « Il n'y a pas de mécanique au sens classique : l’absorption et la restitution de l’hydrogène reposent sur un processus thermochimique que nous maitrisons », explique Yann Genninasca.

Concrètement, la température fixe la pression d’équilibre du système et conditionne ainsi la capacité du matériau à absorber ou à libérer l’hydrogène. En pilotant finement ce paramètre, Mincatec Energy ajuste à la fois le débit et la pression de sortie, en fonction des besoins de l’application finale.

Ce principe a guidé le choix d’une architecture de réservoir entièrement en aluminium, là où tous les autres acteurs utilisent l’acier inoxydable. « L’aluminium présente une conductivité thermique très supérieure, favorisant des échanges de chaleur homogènes et rapides avec l’hydrure » résume notre interlocuteur.

Cette approche se traduit par des performances opérationnelles nettement améliorées, notamment des temps de charge significativement réduits par rapport aux solutions concurrentes, tout en conservant un fonctionnement à basse pression et sans systèmes mécaniques complexes.
 
Une solution certifiée
En 2025, Mincatec a franchi une étape structurante avec la certification de son premier réservoir de stockage. Cette homologation porte sur une architecture modulaire : un diamètre standardisé, décliné en différentes longueurs pouvant atteindre 2,5 mètres.  « Cette approche nous permet d’adapter la capacité de stockage aux contraintes et aux usages de chaque client », explique Yann Genninasca.

Deux marchés prioritaires : industrie et mobilité off-road

La solution développée par Mincatec Energy s’adresse en priorité à deux grands segments : le stationnaire industriel (cimenteries, verreries, chimie, etc.) et la mobilité lourde hors route (engins de chantier, applications maritimes …).

Sur le volet industriel, les premiers contrats sont déjà signés : « Nous devons livrer une cimenterie en Espagne à l’horizon de l'été prochain. En France, un premier contrat est en cours de finalisation sur un  site de production de e-Fuel » précise Yann Genninasca.

Côté mobilité, l’approche est plus progressive, centrée sur la démonstration technologique. « Deux projets ont été déposés en partenariat avec des constructeurs - l’un basé sur une pile à combustible, l’autre sur un moteur hydrogène », explique notre interlocuteur. Les applications à moteur hydrogène à injection directe présentent des exigences particulières en matière de pression. « Aujourd’hui, notre technologie couvre un large spectre de motorisations, mais ces architectures imposent des niveaux de pression plus élevés », souligne Yann Genninasca. Mincatec Energy travaille à élargir ce champ d’application, notamment par le développement de nouveaux matériaux, tout en privilégiant des solutions simples et robustes.

Une technologie que la Chine n’hésite plus à industrialiser

C’est un constat sans appel : quasi inconnu en Europe, le stockage solide de l’hydrogène est au cœur des préoccupations en Asie où les déploiements ont largement dépassé le stade des simples démonstrateurs. « En Chine, la question n’est plus de savoir s’il faut y aller, mais comment on accélère » résume le patron de Mincatec Energy.
Stockage tampon dans les stations, camions, véhicules utilitaires, manutention… les usages sont déjà concrets et diversifiés. « Tout n’est pas parfait. Sur les hydrures, il y a encore des technologies un peu lourdes, mais ils y vont. Il y a un nombre d’industriels incroyable qui utilisent aujourd’hui des hydrures. Un constructeur automobile majeur dispose déjà d’un premier démonstrateur roulant ».

Alors pourquoi l’Europe traîne-t-elle ? Pour Yann Genninasca, la réponse est autant culturelle que politique : « En France, on est très dogmatique et peu pragmatique. Nos politiques décident de quelle technologie on doit mettre à quel endroit », observe-t-il, craignant que l’histoire ne se répète. « Les panneaux solaires, c’est quand même chinois. Les batteries aussi… L’hydrogène est le prochain piège dans lequel on est en train de rentrer. Les Chinois vont vite, nous, on va trop lentement… » avertit-il.

Une vision 2030 déjà bien structurée

Mincatec Energy trace une feuille de route ambitieuse. Objectif : industrialiser le plus rapidement possible. L’entreprise dispose déjà d’une ligne de fabrication à Belfort et d’un premier portefeuille de commandes, qui lui permet d’envisager sereinement le passage à l’échelle.

Sur le plan technique, l’industriel prévoit de continuer à travailler à la réduction du poids de son système. « On a une roadmap pour passer de 83 à 66 kilos dans les 18 prochains mois, ce qui nous permettrait aussi d’adresser les véhicules de tourisme » chiffre Yann Genninasca. « Ce que l’on va travailler avec les constructeurs, c’est la possibilité d’intégrer directement nos réservoirs dans le châssis », complète-t-il.


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